La construction d’un amour

Les premiers temps d’un amour, qu’ils soient fusionnels ou indépendants, sont souvent idylliques. Chacun projette sur l’autre ses espoirs les plus fous, union sacrée bardée des mots « toujours », « fidélité », « abnégation ». On pense à l’autre en permanence, il (elle) est parfait(e), le réceptacle de mes fantasmes et l’image d’un avenir radieux.

Les premiers temps d’un amour, qu’ils soient passionnés ou tendres, sont ponctués d’angoisse et de délivrance. Chacun se sent vivant et désiré, donnant ce qu’il y a de plus fort et de plus beau de soi car tout l’enjeu est d’être à la hauteur des sentiments fougueux que l’on ressent. Pas de place pour la médiocrité, on attend tout de la relation, on demande tout à l’autre, qui ne demande pas mieux que de nous l’offrir, grand seigneur.

Les premiers temps d’un amour sont souvent nourris l’illusion et le réveil, brutal ou progressif laisse la sensation d’une cuite mémorable avec une gueule de bois qui nous cloue, face contre terre.

Alternatives possibles à ce moment? La rupture pour chercher dans d’autres bras la griserie des premiers instants ou la tentative dérisoire et magnifique de construire ensemble une vie ou tout deux nous aurons la place d’exister et de partager ce que nous avons à offrir, de bon ou de mauvais.

Le feu vivace des premiers instants se transforme en braise et donne parfois les fruits qui nous inscrivent dans l’éternité : nous devenons parents et les rêves des premiers instants semblent vite bien loin, étouffés sous les biberons de 2h du mat, dans les rhumes et les couches, entre nounous et pédiatre.

La femme que vous avez tant désirée ne prend plus soin d’elle, pas de temps pour ça. Entre le travail, les enfants et la maison, sa joie naïve s’est peu à peu transformée en exigences sociales. Hier encore maitresse de tous vos désirs, elle s’est muée en gardienne du foyer. L’homme que vous admiriez plus que tous devient soit un pantouflard affable, soit un explorateur de contrées lointaines et mystérieuses. Il ne vous regarde qu’à peine, vous êtes acquise, vous êtes un meuble.

C’est le moment ou le couple s’éloigne de ses velléités de grandeur et devient le lieu de toutes les bassesses. Tant vous aviez admiré et désiré, tant vous vous retrouvez déçus par une relation qui n’est plus à la hauteur de vos rêves. Inscrite dans la réalité, elle se heurte à la routine et à la désillusion : Félicitation, vous êtes un couple, pour le meilleur et aussi pour le pire.

Les premiers temps d’un amour, socle incontesté de ce qui unit, de ce qui crée votre histoire et votre avenir scellent les armes de guerre quotidienne : reproches ou silences, fuites ou mépris, elles s’expriment dans les mots autant que dans leur absence et la vie prend le gout amer des espoirs déchus : l’autre est humain et limité, vous devrez faire avec et vient alors la question brutale qui porte déjà en elle les germes d’une réponse :

Ai-je misé sur le bon cheval…?

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Les premiers temps de l’amour passés, consommés et consumés dans la traditionnelle farandole d’hormones qui nous rendent bêtes ; vient le temps de l’engagement.

Ses formes diverses est variées sont l’image de nos valeurs, de nos gouts, de nos projets ; ce que certains appellent, le « secret agenda ». On emménage ensemble, on se mari, on fait un enfant, on adopte un chihuahua ; peu importe la forme qu’il prend, l’engagement est là pour sceller dans le réel une envie d’être ensemble et de construire durablement une vie qui nous ressemble.

Mais dans le « on » certains y perdent le « je » et c’est dès cet instant que les bases de la construction du couple se veulent pourries, gangrénée par la soumission de l’un et la domination de l’autre.

Dit comme ça, le mécanisme parait repoussoir et ne concerner que de vils pervers, adeptes assumés d’un mouvement SM en explosion depuis les « 50 nuances de Grey » savamment markétés : « qui aime l’autre ne cherche pas à dominer, qui s’aime soi-même ne cherche pas à se soumettre. » Et pourtant… Dans la réalité d’une relation les choses sont plus nuancées et lorsque l’on sait que « l’amoureux est celui qui attend dans un tumulte d’angoisse » (R.Barthes) , on prend la mesure de ce que chacun est prêt à renier de soi pour plaire à cet autre tellement parfait, tellement autre que moi.

Tyran de convenance et victime consentante, c’qu’on est bien tous les deux quand on est ensemble nous deux. L’autre occupe tout le paysage et cache les autres visages de sa lumière chatoyante. Il est mien, elle est mienne et nous allons nous construire une belle vie, un nid d’amour douillé et rassurant. Pour peu que chacun y mette du sien, la frustration de s’oublier s’efface et nous offrons ce qu’il y a de plus noble et de plus altruiste à la vie que nous allons nous construire.

Si je dois planquer sous le tapis mes démons les plus vils, tant mieux ; si je dois modeler mon existence sous le joug du vivre ensemble, c’est parfait car cet amour nous fera tout deux évoluer pour devenir de meilleurs versions de nous-même : plus performant, plus présentable, plus digne d’amour.

La période de construction se passe donc sans heurts et sans entraves. Chacun trouve sa place : le tyran est fort de sa grandeur, la victime rassurée dans sa capacité à plaire et à être protégée. Si traditionnellement, la répartition des rôles étaient sexuelle, aujourd’hui, il n’y a plus de règle autre que celle-ci : celui qui se soumet est celui qui est plus en demande ; c’est celui qui attend.

Le jeune homme ne voit plus trop ces copains d’avant, tout accaparé par son amour à construire, la jeune femme fixe des exigences diverses et variées, tant physiques, qu’environnementales : tout doit être parfait pour son homme. Ensemble ils installent les barreaux d’une jolie prison dorée dans laquelle ils pourront se fondre, l’un dans l’autre pour ne former plus qu’un, un être hybride qui, au bout du compte, finira par les nier tous les deux.

Les choses paraissent noires écrites ainsi, et j’ai conscience que dans cette caricature grotesque, peu se retrouveront mais pourtant, la dynamique est bien là : « c’est dans ton regard que je vais légitimer ma valeur et mon identité. Si tu m’aimes j’existe, je suis un tyran ou une victime heureuse ; tu combles toutes mes failles : merci d’exister ! »

Les bases sont posées et tout fonctionne parfaitement, il n’y a plus qu’à continuer comme ça pour les 30, 40, 50 prochaines années, le temps que Dieu nous prête vie, à moins que…

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