Car nul homme n’est une île

Ce que vous donnez à voir, vous ne le connaissez pas. Ce que les autres perçoivent de vous, vous ne pouvez en avoir la vague idée que lorsque vous observez un miroir. Par-delà les filtres déformants d’un œil photographique, vous tenez pour vrai l’image partielle en deux dimensions. Extérieur et lointain ; le monde vous jauge avec un œil tantôt implacable, parfois compatissant, se leurrant sur la densité et la profondeur de votre identité. C’est que chacun a ses propres filtres, embarqué dans une vie qu’il n’a pas forcement choisis, tentant de faire de son mieux. Partial par nature, il ne détient pas la vérité, il ne voit qu’une petite partie, celle que vous dévoilez en cet instant, en cet endroit de misère ou de gloire. Vous êtes tellement plus que ce que les autres perçoivent !

Ce que vous donnez à voir, vous ne le connaissez pas, vous l’imaginez entre vos espoirs et vos doutes, entre vos évidences et votre ignorance ; fantasme tantôt sublime, tantôt pathétique qui taille malicieusement votre costume. Regard de complaisance ou exigence angoissante, le filtre de votre histoire teint en Sépia ou en Juno ce que vous croyez de vous. Les contrastes saturés ou la lumière blafarde se plaquent sur votre jugement et la réalité, passée par les tamis d’un temps assassin, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Absent à vous-même, l’identité plurielle se brouille sous des univers entiers de possibles singuliers. Vous êtes tellement plus que ce que vous croyez être !

Ce que vous donnez à voir, vous ne le connaissez pas, vous l’anticipez grâce à la faculté poétique de mettre vos neurones en miroir, empathie humaine qui reçoit d’emblée l’autre comme identique à soi, comme un prolongement de vos propres perceptions. Evidemment, pour chaque sensation nouvelle, l’espace d’un instant, vous pensez être le premier, détenteur d’une vérité mystique, acrobate zélé d’un extraordinaire saut quantique mais très vite vous comprenez, honteux et dépité, que ce que vous vivez, tellement d’autres l’ont déjà vécu. Vous appartenez soudain à l’espèce humaine toute entière. Votre banalité, pass d’entrée dans un club select, vous permet de vivre et d’être en lien. Vous êtes tellement plus quand les autres vous enlacent !

Car nul homme n’est une île, ce que les autres donnent à voir vous peuplent, échos fantomatiques de vos passions égarées. Reflets merveilleux ou effrayants de vos abysses inconnus, ils vous éveillent, ils vous révèlent à vous-même dans une fulgurance violente. Ainsi donc, vous êtes capables de tant d’amour, de tant de colère, de tant d’envie ! Ainsi donc, cet autre parle à une identité jusqu’alors inconnue, enfouie sous les épaisses couches de la bienséance, mettant en lumière les trolls et les fées d’un royaume perdu. Pourquoi cet autre précisément ? Comment est-il parvenu à construire le pont vers cette terre inconnue ? L’a-t-il seulement cherché ? L’autre est tellement plus qu’une vision déformée !

 

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